CORONER

Hard Force Magazine

Juin 1993

par Alain Lavanne


Dans le domaine musical, nonobstant les genres et les époques, rares sont les artistes qui ont su se forger une identité propre. CORONER fait partie de ces musiciens qui font pâlir d'envie les milliers de groupes qui oeuvrent dans la sphère à haut risque du heavy metal avec un grégarisme consternant et une toujours surprenante médiocrité. Panorama d'une carrière avec, en point d'orgue, le dernier album, Grin.

Coroner fait assurément partie de ces groupes hors du commun qui donnèrent au thrash une crédibilité et, pourquoi le cacher, une dimension artistique et esthétique qui se faisait rare parmi les hordes de groupuscules plagiant sans génie les initiateurs du genre. D'album en album, de tournée en tournée, Coroner a eu le courage de faire ce que bien peu de formations savent faire : évoluer, se remettre en question sans jamais trahir. En dépit d'un potentiel énorme, le trio helvète n'est pourtant pas devenu un groupe majeur, dont les chiffres de ventes atteignent des sommets. Incrompréhension, syndrome du "trop et trop tôt", aveuglement du public, louanges excessives et élitistes des critiques ? Quoiqu'il en soit, Coroner est aujourd'hui ce que l'on appelle un groupe-culte, c'est-à-dire que le manque de performances commerciales est compensé par la dévotion sans cesse renouvelée d'un bataillon de fans fidèles, notamment en France.

Sans doute lassés de la traditionnelle quiétude de leur pays d'origine, la Suisse, trois jeunes de Zurich décident en 1985 de monter un groupe. Il s'agissait de Marquis Marky, batteur, de Tommy T. Baron, guitariste, et de Ron Royce, bassiste (je vous fais grâce de leurs véritables patronymes !). Il semble que dès le départ les intentions du trio baptisé Coroner aient été très claires : s'approprier l'agressivité des pionniers du thrash (Metallica, Slayer, Megadeth...) en la mettant au service d'idées personnelles. Sans oublier de se forger une identité extra-musicale afin d'être remarqué plus rapidement. Il est indéniable que l'image de Coroner est celle d'un groupe sombre, morbide quoique toujours très soigné dans ses penchants glauques. Déjà, le nom du groupe plante immédiatement le décor puiqu'aux Etats-Unis, un "coroner" est un officier de police chargé de constater le décès des gens : charmant non ? En attendant la possibilité de signer un contrat discographique, le groupe compose et se permet quelques extras; c'est ainsi qu'ils font office de roadies pour le compte des compatriotes Celtic Frost lors d'une de leurs tournées américaines. En 1986, nos amis se décident à investir un studio afin d'enregistrer une démo de quatre titres : Spectators Of Sin, Spiral Dream, Aerial Combat et The Invicible. Baptisée Death Cult et dupliquée à seulement 250 exemplaires, cette démo devint très vite recherchée et est aujourd'hui un joli collector ! Outre les caractéristiques déjà très personnelles de ce thrash fulgurant et technique, il faut bien dire que la présence au chant de Tom Gabriel Warrior, chanteur-guitariste-maître à penser de Celtic Frost, fit beaucoup pour la notoriété de cette bande. Il faut se souvenir qu'à l'époque Celtic Frost était une figure de proue de l'underground avant-gardiste thrash : plus dure fut la chute ! Outre de nombreux articles élogieux, Death Cult valut au groupe d'entrer dans l'écurie du label indépendant Noise, découvreur de Helloween, Tankard, Running Wild et Celtic Frost.

Dès mars 1987, les trois Suisses s'enferment dans le studio Music Lab de Berlin en compagnie du producteur Harris Johns pour enregistrer un premier album. Notez que Ron Royce s'est entretemps jeté à l'eau afin de combler l'absence chronique de chanteur valable. A sa sortie, R.I.P. fit l'effet d'une bombe et, instantanément, Coroner s'installa en tête du (trop) petit peloton des formations faisant avancer le thrash metal. La fureur de la rythmique, la raucité contrôlée du chant, l'âpreté des riffs, transcendés par la vitesse d'exécution, contrastaient superbement avec des chamarrures mélodiques du plus bel effets (cf l'intro au piano du confondant Reborn Through Hate ou bien l'intro de l'épileptique Totentanz emprunté au compositeur classique Robert de Visée). Il s'agit incontestablement d'un des meilleurs albums de thrash jamais réalisés, ni plus, ni moins. L'édition CD de 1989 comprend en outre le titre Spiral Dream tiré de la démo Death Cult. Le fan assidu ne doit pas manquer de se procurer en outre la compilation Noise Doomsday News, sortie sous forme de picture-disc en 1988; il y figure en effet un inédit magistral, Arrogance In Uniform.

C'est peu dire que donner une suite à ce coup de maître relevait de l'impossible. Sans être déshonorant ou même médiocre, le second album, Punishment For Decadence, sorti en 1988, semble se contenter de peaufiner la mixture sublime de R.I.P. Des titres tels que Sudden Fall, Absorbed ou encore Skeleton On Your Shoulder sont assurément les dignes successeurs de Totentanz, Reborn Through Hate et When Angels Die. On regrettera principalement le manque de clarté du son, oeuvre de Guy Bidmead, choisi par le groupe pour son travail avec Motorhead. La grosse surprise de cet album reste sans conteste la reprise venimeuse de Purple Haze de Jimi Hendrix ! Pour l'anecdote, les fans français eurent droit à une pochette modifiée par rapport au choix initial du groupe. En lieu et place d'une photo d'une partie de la gigantesque sculpture de Rodin "Les Portes de l'Enfer", nous eûmes droit à un ridicule squelette frottant un archet contre un tibia (?!?). Glissons sur la crétinerie de la maison de disques... La présence d'un rogaton infect et embryonnesque (Hate, Fire, Blood) sur la compilation Doomsday News 2 (1989) est à attribuer à ce label parfois peu scrupuleux.

Après la sortie de Punishment For Decadence, Coroner se risqua sur les planches, restituant techniquement la complexité de ses compositions mais ayant du mal à établir le contact avec le public et ne parvenant pas à occuper réellement la scène. Depuis, le trio est devenu fort heuresement un bon groupe de scène grâce à des tournées intensives. Tout cela nous amène au mois de juin 1989, c'est-à-dire à l'enregistrement à Berlin du troisième album avec, comme producteur, Pete Hinton (Saxon, Onslaught...). No More Color est un superbe album de transition qui montrait une réelle évolution dans le thrash technique et rapide de Coroner. Bénéficiant d'un son très brutal (le mixage a été effectué par Dan Johnson et Scott Burns au Morrisound Studio de Tampa), les compositions de cet album s'avèrent globalement plus simples, plus dépouillées, davantage axées sur une agressivité plus directe. Avec le titre Last Entertainment qui clôt No More Color, Coroner s'évade même du thrash pour nous concocter un morceau rampant, angoissant et lancinant. Fort de cette réussite artistique et d'une reconnaissance critique quasi-unanime, Coroner se risque à nouveau sur les routes, avec cette fois-ci plus d'assurance que par le passé. C'est ainsi que, le 4 mars 1990, Coroner partage l'affiche aux côtés de Kreator, Sabbat et Tankard. On peut avoir un aperçu sonore de cette prestation live sur la compilation Doomsday News 3 qui propose trois titres : D.O.A., Absorbed et Read My Scars. Noise a même édité une vidéo de l'intégralité du concert (No More Color Tour '90 - Live In East Berlin). Sortie sans l'autorisation du groupe, cette vidéo n'est pas génialement réalisée mais offre une vision intéressante, quoique pas vraiment optimale, de ce qu'est Coroner sur scène. Pour l'anecdote, Marquis Marky se lance en 1990 dans la production puisqu'il produit le premier et redoutable albu Psychological Torment, de nos compatriotes de No Return : débuts encourageants des deux côtés.

Produit et mixé par le redoutable Tom Morris (Morbid Angel, Savatage, No Return, Nasty Savage...), Mental Vortex (1991) est une splendeur où culmine l'évolution engagée sur le précédent album. Désormais, Coroner mise tout sur la puissance et délaisse la complexité excessive, les influences classiques et la rapidité systématique. Enfin doté d'une production en or, Coroner frappe de toutes ses forces, avec une rage et un savoir-faire conjugués. Tous les titres de l'album sont des joyaux, avec en particulier Semtex Revolution et Pale Sister. C'est au tour des Beatles de subir les assauts de nos trois Suisses en furie qui transcendent I Want You (She's So Heavy) en une chevauchée métallique et lyrique de plus de sept minutes : orgasmique ! Mental Vortex prouve par A + B que le thrash peut évoluer au point d'être sublimé et élève Coroner au rang de groupe artistiquement majeur.

Le dernier album, Grin, a été produit par Voco Fauxpas (The Young Gods, Treponem Pal...). A l'heure où nous imprimons (Juin 1993), le trio était encore en phase ultime de mixage. Surveillez Dischronics car cet album est celui qui fera de Coroner un groupe enfin reconnu ou bien qui le cantonnera au statut somme toute frustrant de groupe-culte.


Retranscrit sans l'autorisation de "HARD FORCE MAGAZINE".
Juin 1993.


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